Qui suis-je
Je suis bien en peine lorsque l’on me demande quel est mon métier, et quel a été mon parcours.
Voilà pourquoi, raconter le cheminement de ma petite entreprise sera plus parlant qu’un mot.

Au Louvre en 1981
Je n’ai pas fait de longues études, puisqu’à l’âge de 16 ans, je me suis inscrit au Louvre comme copiste pour parfaire ma technique de faussaire, métier que j’envisageais parce que j’avais réussi à vendre quelques tableaux à une crédule brocanteuse.
Cette expérience qui allait durer trois ans m’entraîna dans une sorte de dépression parce qu’isolé de tous contacts avec des gens de mon âge, je restais seul face à mon tableau, jusqu'au jour, où n’en pouvant plus, je décidais d’arrêter la peinture et pendant plus de trente ans je ne pus remettre les pieds dans un musée.
Peu de temps après, je fus embauché en tant que rabbin puis hallebardier, marchand de chapelêts et soldat.
Deux ans s’écoulèrent ainsi sur la scène du palais Garnier où je me retrouvai tous les soirs dans la loge de la figuration jusqu'au jour où Jean Pierre (un ami que je m’étais fait au Louvre) me proposa de l’aider à rénover un petit appartement dont il avait hérité.
Lui maîtrisait assez bien la maçonnerie, moi n’étant pas trop maladroit fixais des plinthes, coupais et clouais des moulures.
Il me paya largement et je compris très vite que je pourrais gagner en une journée de chantier ce que rapportait une semaine de solde de soldat d’opéra.
Sachant Jean Pierre habile et qu’il cherchait quelques jours de travail par mois, j’abandonnai ma carrière lyrique, m’achetait une machine à écrire “électronique” et faisait paraître des petites annonces où je vantai les compétences de mon “Entreprise Générale de Bâtiment”.
Ma petite entreprise prospéra, puisque 18 mois plus tard, j’avais un beau camion et tout l’outillage nécessaire à la menuiserie, activité pour laquelle je me pris de passion.
Me manquait l’atelier !
Enfants, nous passions nos vacances dans un petit hameau au bord de la Charente habité de quelques maisons et d’une église romane posée en plein champ.
Là, nous avions une maison charmante mais très sommaire puisque nous n'avions ni l’eau, ni l'électricité.
Mais parents me la cédèrent et six mois plus tard, je me faisais livrer une machine à bois lourde de 300 kg que j’installai dans ce qui était notre “salon”.
Mes nouvelles cartes mentionnaient maintenant “ entreprise générale de menuiserie” Je prenais tout ce qui se présentait, coffrages, portes placards etc.,
J’apprenais dans les livres et en observant, proposait un dessin à mes clients avant chaque réalisation.
Je prenais mes commandes à Paris, fabriquai en Charente.

Un an plus tard, j’appris que le Logis de Lichères était en vente.
C’était une très grande maison, bâtie au début du 17 -ème siècle et remaniée en 1817.
Je la connaissais depuis l’enfance, blottie au fond d’une grande cour carrée, à l’étage 4 oeils de bœuf lui donnait un charme particulier.
Vendue en état de ruine total et pour un petit prix, je l’achetai.

"Le Logis en 1988
Une commande que j’avais prise, trop difficile à réaliser avec ma petite machine m’obligea à chercher un menuisier pour la réaliser, et c’est ainsi que je fis la connaissance de Henri Pouvreau.
J’étais entré dans son bureau pour lui demander un devis, il me tutoya immédiatement (j’avais l’âge d’être son fils), me demanda où j’habitais, et me dit qu'il passerait me voir en fin de journée.
Il visita mon atelier, voulu savoir qui j’étais, lui me racontait son parcours, comment son père lui avait donné des petits cochons à engraisser pour qu’il puisse s’acheter ses premiers outils ; nous finîmes la bouteille.
En recevant son devis 2 jours plus tard, je compris que je n’avais plus besoin de fabriquer mais essentiellement de vendre et de poser !
L'essentiel de mon temps devait donc être consacré à la recherche de clients.
Henri Pouvreau avait 2 fils, marc et Didier.
Didier s’occupait de la charpente et Marc était menuisier avec un ouvrier : Marcel
Assez vite, ce fut avec Marc que je traitais, je lui passais mes commandes par téléphone et “descendais” de Paris tous les dix ou quinze jours pour récupérer ce qu’il avait préparé.
Jour après jour, je découvrais les possibilités qu'offraient les machines à bois, comment dans la masse se faisait une moulure, échangeait avec Marc sur ce que nous pouvions envisager, j’appris que du dessin d’une moulure, il pouvait fabriquer l’outil pour la faire ; et c’est là que tout changea…
Bientôt, je découvrais que certains antiquaires s’étaient spécialisés dans l’achat de pièces en Boiseries (le plus souvent à des châtelains sans le sou), puis les confiaient à un menuisier qui les remaniaient pour les transformer en bibliothèques, ou les adapter dans de riches appartements.
C'était vendu à prix d'or !
Je n’avais ni le réseau, ni les moyens de faire comme eux, mais pensais néanmoins que je devais me spécialiser dans la fabrication de boiseries.
Puisque Marc était capable de reproduire une moulure, il ne me manquait pour créer mes propres boiseries que les bois anciens et en particulier le chêne.

Ce fut chez un revendeur de matériaux anciens, au sud de Bordeaux que je découvrais comment me procurer du vieux Chêne.
Il me proposa des “douelles”, c’est à dire les lames de bois qui constituent les tonneaux, les foudres et les cuves à vin.
Cintrés et de faibles dimensions, les tonneaux n’allaient pas, en revanche les cuves qui sont coniques, larges et hautes avec des douelles épaisses sont tout à fait utilisables en menuiserie.
J’achetais des douelles par camion, épluchait les petites annonces des journaux locaux pour en trouver, avais un rabatteur qui m’indiquait les fermes où des cuves étaient réformées. J’étais en contact avec des viticulteurs et des tonneliers qui m’indiquaient des plans…
Cuvier "éclaté" après la dépose des cercles
La plus jolie moulure que je trouvais était celle d’une porte que j’avais récupérée sur un chantier dans un petit appartement du bd de la Villette. Elle était vivante et nerveuse et n’avait rien à envier aux moulures des boiseries du musée Carnavalet dont je relevais discrètement les empreintes.
C’était la douzième que nous essayons et c’est celle que nous gardîmes.

J’habitais alors un petit appartement dans le 17 -ème arrondissement, qui était la propriété de mon grand-père, et décidais de l’habiller de boiseries pour en faire mon showroom.

J’avais maintenant tous les outils nécessaires à la création de mon futur showroom, sur des feuilles à petits carreaux, je dessinais les élévations de chaque mur, faisait les plans de fabrication, et au fur et à mesure de mes moyens, Marc réalisait.
J’avais récupéré quelques éléments anciens de boiseries sculpté que nous incorporions dans les embrasures de fenêtres et deux ans plus tard, tout était fini.

La bibliothèque Forney dont j’étais devenu un visiteur assidu possédait une vingtaine de volumes in-folio qui s’appelaient “vieux hôtels de Paris”.
C’était de grandes photos en noir et blanc, qui représentaient toutes les faces et les détails des pièces lambrissées dans les hôtels particuliers parisiens.
Là, j’appris comment se construisait une pièce avec la répartition des pilastres et des panneaux, la hauteur des cymaises etc…
L'appartement "boisé"
Mais, il arriva un événement tout à fait imprévu qui allait modifier pour longtemps la direction que je m’étais tracée :
la guerre du Golfe !
Pour tout dire, je ne me sentais pas trop concerné, mais la première alerte vint à la rentrée de septembre lorsqu'une décoratrice qui avait de gros chantiers et qui me faisait souvent travailler me téléphonait pour me demander si j’avais du travail, parce qu’elle n’avait plus rien, je lui répondis que moi non plus, et ce rien allait durer…
Un mois plus tard, je recevais un appel des pages jaunes pour renouveler mes parutions, compte tenu du contexte je fis un programme plus ambitieux, et négociait des échéances mensuelles pour étaler l’investissement.
Mais le plus rien continuait, mes chantiers étant la plupart du temps dans des appartements en rénovation et, l’immobilier étant aussi à l’arrêt, je n’eu plus d’entrées d’argent et la banque ferma le robinet ce qui concrètement voulait dire la fin assurée de ma petite entreprise, parce qu’avec une trésorerie souvent négative, des dettes fiscales et sociales, un crédit sur ma belle voiture (espace Turbo Diesel équipée d’un téléphone radiocom 2000), et oui, ça aussi j’avais osé, nous étions dans les années Tapie…
Alors, pour stopper l'hémorragie, je décidais début 1991 d’arrêter l’entreprise, négociait avec les banques, puis les huissiers, prenait les quelques bricoles qui se présentaient et habitait la majorité du temps en Charente ou Marc me laissait libre accès à son atelier.
La grande majorité de mes chantiers était de la menuiserie “ordinaire” placards, pose ou raccords de parquet, coffrages etc…
Je négociais des parutions dans les pages jaunes qui coutaient une fortune.
Pour ce qui était de mes boiseries, j’essayais et arrivait parfois à obtenir des “rédactionnels” dans les magazines de décoration à qui j’envoyais régulièrement des dossiers de presse.
4 ans après avoir quitté l’Opéra de Paris, ma petite entreprise était encore bien fragile, mais je commençai à savoir dans quelle direction la mener, et puis j’avais surtout fait la connaissance de Marc avec qui travailler était vraiment un plaisir, je passais mes journées dans son atelier à chercher des modèles pendant que lui produisait mes commandes.

Quelques mois plus tard, mon père décidait de vendre l’appartement qu’il avait hérité de son père, il me fallut démonter toutes mes boiseries pour les stocker au logis, mais avant, je pris contact avec une société présente dans notre rue, et que je n’avais jamais approchée.
La société Legrand-Tardif, crée en 1880 siégeai dans un bel hôtel particulier donnant au numéro 29 de la rue Bayen, un grand porche toujours ouvert emmenai vers une cour où d’immenses ateliers de style Eiffel se superposaient sur quatre étages.
Le patron, Bernard était le dernier héritier de cette société, spécialisée dans la peinture décorative et qui parait il avait compté jusqu'à 300 peintres autrefois.
Dans les caves, restaient encore stockées sur des claies en bois des centaines de modèles de modénatures, bas-reliefs, moulures, corniches, cymaises… et tout cela dormait dans une atmosphère de poussière de plâtre gris.
Bernard vint voir mes boiseries, je lui expliquais ma situation, et il mit à ma disposition un bureau au rez-de-chaussée que je pouvais aménager.
Il n’y eu aucun deal, c’était un accord oral, basé sur une confiance réciproque.
Au Logis, jour après jour, les toitures progressent, mais à l’intérieur, tout est à réinventer, cheminées, parquets, portes, trumeaux…
Cheminée réalisée à partir de poutres anciennes
Je me fis refaire des papiers à en-tête et des cartes avec ma nouvelle adresse, mon téléphone était maintenant celui de la société Legrand Tardif, et la secrétaire prenait mes appels, je renvoyai des dossiers de presse, eu des parutions et lorsque je vendais moi-même, commissionnait Bernard, mais surtout, je bénéficiai de son carnet d’adresses (ou plutôt ce qu'il en restait) intervenant sur tous ses chantiers pour la menuiserie.
Un an plus tard, j’étais sorti d’affaire, mais…
Mais Il n’y avait pas besoin d’être un fin limier pour deviner qu'à terme l’entreprise Legrand Tardif était condamnée, Bernard avait des qualités humaines et de générosité, mais cette société qui ne comptait plus qu’une dizaine de peintres était “gérée” par la secrétaire (ex maîtresse de Bernard ) qui s’était servie et se servait sans doute encore copieusement dans la caisse « oubliant des déclarations » et laissant là une dette abyssale à l’URSSAF….
Connaissant cette situation depuis déjà quelques mois, j’avais entrepris de réaliser “un chef d’œuvre” qui devait me servir le jour où je m’installerai.
Il ne s’agissait pas dans ma pensée de faire croire que j’étais un compagnon du devoir, (il ne s’agissait pas non plus de dire l’inverse) mais je pensais que cela pourrait solidifier mon image le temps venu…
Je testai d’abord la taille qui serait la plus crédible et m’arrêtais sur l’échelle ¼.
Le plus important étant de créer un ensemble qui dégagerait une atmosphère, et cette fois ci, je ne me servi pas de douelles mais de lattes d’un ancien parquet.
Avec Marc, nous fîmes tous les outils pour reproduire exactement quatre fois plus petit nos moulures, corniches, cymaises plinthe etc.
La pièce mesurait 1,5 m x 1,5 m soit la réduction d’une pièce de 36 mètres carrés, je fis l’ensemble du sol en parquet point de Hongrie, en angle s’élevaient des boiseries et bibliothèques d’une hauteur de 70 cm.
Finie, je l’emballai et la remisai, mais malheureusement elle ne devait pas rester à l’abri très longtemps…..

Et puis bien sûr, il ne se passe rien parce que je n’ai rien à vendre, je sais que j’ai devant moi cinq mois exonérés de loyer...
J’ai ouvert cette boutique parce que je n’avais pas d’autres choix que d’exposer ce que je savais faire, mais pour vendre quoi, je suis derrière un bureau aux pieds galbés posé sur des carrés de parquet Versailles, derrière moi des boiseries et un buffet en enfilade qui ne peut trouver sa place que dans un Hall de château, J’habite dans une cabane en bois perchée en haut d’un immeuble du mauvais 18 ème arrondissement, que j’avais loué une somme dérisoire avec un copain lorsque j’avais 20 ans et, que j’ai toujours gardée.
et pourtant, je n’ai pas d’autres choix que d’attendre !
En vitrine, la miniature fait son effet, plusieurs personnes m’ont demandé si j’étais compagnon.
Le fait que les boiseries comme les meubles soient réalisées avec la même moulure créé une unité dans l’ensemble.
Le peu de gens qui rentrent dans la boutique me demandent si je fais des bibliothèques ; je commence à m’interroger…
Et puis bientôt, j’en aurait la conviction, la demande est trop fréquente ; je dois faire des bibliothèques.
Alors je reprends mes blocs direction à petits carreaux de 5 x 5 mm, et je trace la méthode de fabrication de toute une gamme de bibliothèques, à montants, à pilastres, basses ou hautes, avec ou sans portes, avec avancée centrale etc., et toujours avec notre moulure numéro 12.
Mais voilà, depuis plusieurs semaines Marc ne travaille quasiment pour rien, je ne peux pas lui demander de tout recommencer, et d’ailleurs, il ne le peut pas, il à trois enfants à nourrir…
Quatre mois se passent ainsi sans que je ne vende rien, où je suis tous les jours à la boutique et j’attends, encore un mois et arrivera la première échéance de loyer que je ne pourrais pas payer…
A la fin de l’été, la société Legrand Tardif, fut mise en liquidation judiciaire et, Bernard voulant vendre les murs, je dus partir; il me restait exactement 45000 Fr.
Je trouvais au 53 rue d’Orsel, dans le 18 -ème arrondissement, une boutique de 30 mètres carrés sur rue, 30 en sous-sol.
Une fois payé tous les frais, il ne me restait quasiment plus rien ; j’avais négocié une franchise de six mois de loyer compte tenu des travaux que je devais faire et que j’estimais à un mois.
C’était au mois de décembre 1997, je me souviens qu'il était froid et neigeux. Je posais sur les murs des boiseries, au sol différents parquets que j’avais, Marc fit un long buffet que j’avais dessiné avec des portes galbées aux extrémités.
Un buffet deux corps était une copie d’un meuble rural très pur dont j’avais relevé les côtes, et tout cela avec la même moulure, la numéro 12 du bd de la Villette.
Sur la partie gauche de la vitrine, j’exposai ma miniature, improvisais un nom “Meubles et Boiseries”, et ouvrit.
La miniature
L’appel inattendu…
C’était une grande bibliothèque de style Art -déco que nous avions réalisée quelques années plus tôt dans un très grand appartement d’un immeuble des années 1930 situé au carrefour Assas Raspail.
Le client qui était à peine plus âgé que moi avait fait fortune dans la finance et était devenu le numéro 2 de l’Union des banques suisses en France.
Trader, lui comme ses collègues passaient leurs journées les yeux rivés sur plusieurs écrans et la main posée sur des combinés téléphonique dont le support était intégré au bureau, or à force de manipulation, ils s’étaient rendus compte qu'il manquait quelques degrés à l’inclinaison des combinés pour un confort de travail optimum.
Un bureau d’études avait alors été contacté et s'était approché de la société créatrice des bureaux pour obtenir un devis pour cette modification.
Et c’est ce devis qui était l’objet de l’appel de mon client puisque le montant indiqué de 250 000 francs lui semblait prohibitif (ce qui n’était pas faux…).
L'ensemble concernait la totalité de la salle des marchés, soit une vingtaine de bureaux et 40 supports de téléphone.
Le prix unitaire annoncé était donc de 6250 francs, cela semblait être très très large…
Le travail consistait en la conception du support et sa rapidité d’installation, une salle de marchés restant ouverte non-stop.
Mon client me demandait si je pouvais faire une offre, et bien sûr, acceptais.
Je parti donc dans la salle des marchés, relevais succinctement les côtes, fis mon devis en commettant réellement un délit d’initié puisque j’annonçais un prix de 220 000 F, donc concurrentiel mais restant très large.
Remporter ce marché signifiait pour nous le renouvellement complet de la boutique et quelques mois de trésorerie et de loyers assurés, mais bien que recommandé et moins disant que le concurrent, il me fallait passer la voie officielle du choix d’un fournisseur.
À la lecture de ces lignes, et depuis abandon prématuré de ma scolarité, on se doutera que le milieu de l’entreprise m’était plutôt inconnu.
Je dut pourtant, à la suite de l’envoi de mon devis participer à ma première (et unique) réunion.
Certes, ce n’était pas le conseil d’administration de l’Union des banques suisses, mais lorsque je rentrais dans la salle de réunion, nous étions tout de même cinq. Un décideur de la banque, Mr T qui était un intervenant extérieur et qui représentait un bureau d’études, le chef des services généraux, Mr X le dirigeant de la société qui fabriquait les bureaux et moi-même.
Pour être très clair, je ne crois pas que ma présence réjouissait particulièrement Mr T de l’agence d’architecture et Mr X, constructeurs des bureaux, qui devaient se demander qui était ce menuisier avec sa chemise élimée sous une veste (qui devait être un prêt) et portant cravate sans doute pour la première fois de sa vie et qui venait leur mettre un caillou dans la chaussure…
La réunion commença par la prise de parole du décideur qui nous expliquait pourquoi nous étions là, puis très vite nous mis en garde quant à l’importance d’une erreur qui aurait des conséquences en cascade ! , en effet l’installation des nouveaux blocs ne pouvait avoir lieu que la veille d’un jour férié de 20 h à minuit, et nécessitait l’intervention d’une équipe de techniciens qui devaient décâbler l’ensemble des bureaux avant de les remettre en place pour que nous puissions installer les blocs.
En clair, nous ne pouvions intervenir que de 22 h à minuit.
Et puis, ce fut au tour du responsable des services généraux, qui répéta exactement la même chose que son supérieur.
Quand Monsieur P de l’agence d'architecture prit la parolec ce fut pour insister sur le sérieux de l’affaire et des conséquences financières en cas d’échec, puis il ouvrit sa sacoche pour nous abreuver de plans techniques, du dessus, du dessous, de face et de profil…, nous expliquant des flèches, des diagonales…
Et puis il passat la parole à Mr X le constructeur qui nous fit exactement le même coup, mais ne sortant que les plans des blocs avec, les degrés, les mêmes diagonales…
Je n’y comprenais RIEN….
Et puis,
Et puis ce fut à moi !
En préambule, j’insistais sur le fait que j’avais pleinement conscience des enjeux.
Moi, je n’avais rien d’autre à présenter que trois malheureux croquis sur un bloc direction !
Avec le temps, je ne me souviens sincèrement pas si les quelques mots que j’allais prononcer me vinrent pendant l’exposé des deux spécialistes, ou s’ils furent spontanés.
Il m'est arrivé tellement souvent le lenndemain de trouver la répartie de la veille, mais ce jour là, j'eu les mots qu'il faffait pour remporter le marché.
Je commençais par féliciter sincèrement mes deux concurrents pour leur travail d’approche et la précision de leurs plans, mais je leur dis que personnellement que je n’y comprenais rien.
J’avais insisté sur le mot personnellement pour qu’en aucun cas je puisse être suspecté de penser que les autres étaient dans mon cas !
Et puis, je me tournais vers le décideur, lui dis que j’étais un homme d’atelier, et lui proposait de revenir dans 8 jours avec une réplique exacte du bureau intégrant les nouveaux blocs.
- Ce n’est pas de la théorie que je vous propose là, c’est de la pratique,
- nous pourrons vérifier, l’inclinaison des téléphones et le temps d’installation ; vous ne prenez plus aucun risque.
La réunion était finie !
La semaine suivante j’arrivais avec une caisse que j’ouvrais et en sortait une réplique du bureau faite en contreplaqué dans laquelle venaient s’insérer les nouveaux blocs.
L’intervention durait moins d’une minute.
C’était d’une extrême simplicité puisque les blocs n’étaient composés que de deux petits panneaux en mélaminé noir en trapèze reliés entre eux par trois petits méplats d’acier vissés à chant.
Mon devis fut validé et un mois plus tard, nous arrivions, la veille de la Pentecôte dans la salle des marchés.
Nous pûmes alors changer toute la boutique.
Quelques mois passèrent, et nous vendions de plus en plus de bibliothèques, mais derrière mon bureau, je supportais difficilement de rester des journées entières dans ma boutique.
Il y avait, un peu plus loin dans la rue, une jeune femme avec qui j’avais sympathisé et qui tenait un petit dépôt vente de vêtements et d’accessoires de mode de luxe.
Sachant qu’elle pensait peut-être un jour s’agrandir ; je lui proposais ma boutique sans reprise ! mais avec un deal qui était que je conserve la moitié de la vitrine pour y exposer une bibliothèque avec clairement indiqué sur un panneau mes coordonnées, et que je lui verserai 5% de commission.
Elle acceptait, et puis tout juste avant d’ouvrir, elle s’interrogea sur le nom de sa boutique ; je lui suggérais de l’appeler Mode et Boiseries.
La boutique s’appela Modes et Boiseries.
Sachant que je ne serai plus sur place pour répondre à la demande des clients, je fis un catalogue luxueux, avec du beau papier filigrané qui reprenait un dessin et la référence de chaque bibliothèque, j’y ajoutait une grille de tarif avec l’explication pour faire son devis soi-même.
Sans le faire tout à fait exprès, j’avais maintenant une boutique et une secrétaire qui ne me coûtaient pas un centime.
J’habitais un petit appartement que j’avais loué à côté de la boutique, et pouvais descendre si elle m’appelait, mais les affaires marchant de mieux en mieux, et les charges réduites, je partais très souvent au Logis pour construire un théâtre.
Au-delà de l’intérêt architectural qui m’intéressait de construire un théâtre dans une dépendance du logis, j’y voyais une opportunité pour faire vivre le lieu et le proposer comme lieu de résidence, mais ne m’arrêtant pas là, j’y voyais aussi la possibilité d’en proposer à la vente pour de grandes propriétés et d’en construire des démontables pour pouvoir proposer des lieux magiques le temps d’une soirée où d’un festival.
N’étant plus d’astreinte à la boutique, et les bibliothèques se vendant bien, j’avais alors du temps et pendant trois ans travaillait à la conception de théâtres, les sièges, Machineries etc…

Mais si moi, je vendais bien, il n’en était pas de même pour Modes et Boiseries qui allait bientôt céder sa boutique à une créatrice de mode avec qui je prolongeait l’accord mais qui bientôt arrêterait aussi.
L’association
Pour tout dire, j’étais un peu fatigué de porter tout seul ma petite boîte, je devais créer les modèles, gérer le commercial et la communication, je crois que j’étais un peu lassé ; lassé comme l’était aussi Arnaud avec qui j’allais m’associer.
Nous nous connaissions depuis l’âge de 15 ans, à 18 ans, nous achetions des 2 ch , nous changions moteurs, boîte de vitesses etc…, moi je me contentait de monter et remonter un moteur, quand lui était capable de l’ouvrir et de comprendre ce qui ne se voyait pas.
Admission, compression, explosion, je le comprends théoriquement, lui le ressentait et savait tout de suite trouver la panne.
Il quitta alors son métier de truquiste vidéo qui devenait trop abstrait avec l’arrivée du numérique, ne pouvant plus inventer à la Méliès.
Il nous fallut reprendre une boutique (l’actuelle), et un atelier d’assemblage, le principe étant que nous ayons plusieurs fournisseurs pour construire une bibliothèque, Marc pour les pièces “travaillées”, un autre pour les étagères et un troisième pour les bois préfabriqués, fonds etc .
Ce principe de “manufacturer “ nous permettait de pouvoir produire plus avec une qualité supérieure (chacun ayant sa spécialité) et pour un prix de revient inférieur.
De la photo d’une bibliothèque, l’ancien truquiste fit un catalogue complet avec tous les modèles, nous prîmes d’importants encarts dans les pages jaunes et bientôt, Arnaud créait le site Meubles et Boiseries.
Avec ma compagne, nous achetons en 2006 un petit appartement ; tout est à refaire, dans la pièce principale je dois créer une cuisine et une petite chambre pour notre fille.
Monter des cloisons rendrait ces pièces aveugles et casserai les perspectives.
Je repense à ces bureaux qu’il y avait dans les garages où nous nous arrêtions avec mes parents quand nous tombions en panne avec notre 4L et que la femme du garagiste était à l’abri dans son bocal pour avoir un œil sur les ouvriers et rester au chaud derrière des parois vitrées.
Pour la cuisine, comme pour la chambre de ma fille, je vais donc faire deux verrières, reprenant l’esprit de ces verrières d’atelier, en les enrichissants d’une moulure, d’une cymaise.
Et puis, il y a longtemps que je n’ai rien cherché, habitué à produire nos bibliothèques.
Je pense que la verrière de la cuisine serait assez belle si elle était courbe, je vais donc cintrer les bois.

J’envoie toujours des dossiers de presse pour les bibliothèques, et sans me poser plus de questions, j’en poste un avec les photos de ma verrière.
Du jour au lendemain, nous avons 2 coups de téléphone par jour pour des verrières
“Côté Maison” un blog de déco nous ayant fait un article en publiant la photo que j’avais envoyé et indiquant que le prix était de 800 € pour une verrière ( oubliant de préciser que c’était le prix au M2 !)
Nous laissons et faisons le tri par téléphone, et à vrai dire ne sommes pas très partants pour faire des verrières.
Notre gamme de bibliothèques est au point, réalisées sur mesures sans que nous ayons à intervenir avec des outils de chantier, le montage se fait avec une simple clé de 13.
Tandis que les verrières !, les outils, les découpes…
Mais 2 appels par jour !
La "première" verrière.
Nous en vendons une, puis deux, puis trois, à l’évidence il faut mettre au point une technique.
Alors je reprends mon Bloc direction aux carrés de 5x5 et trace un principe de fabrication supprimant les parcloses, facilitant la fabrication à l’atelier et la pose, avec toujours la même exigence esthétique; une moulure Art déco pour les immeubles des années 30,une moulure plus classique pour l’haussmannien, et plus récemment le modèle Dauphine inspiré de l’art nouveau pour que chaque verrière semble avoir toujours été là.
Thibault le fils de Marc rejoint son père à l’atelier, lui s’occupera des verrières quand Marc produit les pièces de bibliothèques.
Arnaud refait un nouveau site internet dédié aux verrières intérieures que nous baptiserons “ La Manufacture Nouvelle”, faisant référence à l’origine des verrières et à notre façon d’aborder la fabrication.
Reste une difficulté de taille : la recherche “verrière intérieure” est alors inexistante, parce qu’inconnue et pas encore à la mode, mais comme pour le moteur à explosion, Arnaud arrive à “sentir” comment peuvent fonctionner les algorithmes, comment placer des images etc…
Les verrières intérieures existent depuis le 19 ème siècle dans les manufactures pour isoler les employés de bureau des ateliers, sans doute certains décorateurs et architectes en ont fait entrer dans des appartements, mais en 2006, aucune entreprise ne revendiquait cette spécialité.
Nous créons aussi à cette période quelques meubles, Arnaud sensible depuis toujours aux années 50 dessinera le bureau “passe muraille” et la bibliothèque panneau, moi le bureau chêne et acier, mais bien que remportant un certain succès, ce sont les verrières qui vont prendre toute la place.
Henri, Marc et Thibault, depuis quarante ans j’aurais travaillé avec le grand-père, le fils et le petit-fils.
Parfois avec eux à l’atelier, parfois à Paris avec mon bloc direction.
Combien d’aller et retour entre la Charente et Paris, sans doute plus de mille, m’octroyant cette double nationalité, urbaine et rurale entre lesquelles je serai bien incapable de choisir, aussi sensible à la vie d’un marché parisien qu’a un matin de campagne, aussi surpris par les planches disjointes d’un vieux portail de grange qu’aux assemblages savants d’une console Louis 16.
Et voilà en quelques lignes l’histoire de notre petite entreprise.
Une petite entreprise où il nous à fallu faire le choix de se limiter à quelques modèles, les verrières, quelques bibliothèques et enfin des créations plus personnelles comme les consoles et les panneaux réalisés entre 2015 et 2018, et plus récemment les portraits sur panneaux de peuplier fendu encadrés d’une profonde moulure baroque.

Thibault, .... et moi